わいせつな

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©Zhu Liang

Chizuka

Ce sont les yeux rivés sur son smart phone dernier cri que Chizuka se laissait porter ce matin là pour se rendre au travail. Un peu rêveuse et encore ensommeillée…
Elle aimait ce centre commercial de Tokyo.
Exemple de modernité par son architecture, il rappelait néanmoins la tradition Japonaise par son décors fait de bambous, de cerisiers en fleurs, de chrysanthèmes…amenant le passant à la sérénité.
Des modèles d’ikebana , art floral par excellence, trônaient par ci, par là…
Chizuka était à l’image de ce centre…jeune fille de son époque elle restait attachée aux traditions de son pays.

Dans ce centre, Chizuka tient une galerie d’art traditionnel. Des estampes essentiellement . Sa renommée venait surtout de son importante collection de reproduction du célèbre Hokusai et ses non moins cèlèbres vues du mont Fuji.
Mais ce matin , l’esprit de Chizuka n’est pas à sa galerie… elle pense à lui. Cet homme venu à plusieurs reprises visiter sa galerie. A ses questions, elle avait tout de suite compris que ce n’était pas pour les estampes ou la calligraphie qu’il était là. Elle le trouvait charmant, attirant, de fière allure même si sa timidité le rendait parfois gauche. …elle s’amusait de ce jeu de flirt tout en finesse. Elle en appréciait la subtilité. Elle s’était vite rendue compte qu’elle attendait le moment où il passerait la porte de la boutique, quand son cœur exploserait dans sa poitrine…
Allez, un dernier Candy Crush et cet escalator allait bien s’arrêter au bon niveau.
Enfin, il arriva au bout de sa montée et Chizuka parcouru rapidement le long couloir jusqu’à sa boutique. Elle en releva le rideau de fer, ouvrit la porte et partit dans son bureau poser son sac …
Déjà le bruit du carillon en bambous de la porte se fit entendre.
Ça commence tôt ce matin se dit elle.
Son cœur s’emballa lorsqu’elle revint dans la boutique et découvrit , derrière un énorme bouquet de fleurs, l’homme qui était l’objet de ses pensés quelques minutes auparavant.
Aucun ne parvint à dire un mot mais leurs regards suffisaient…

“ Donnez un grain d’audace au timide, il deviendra roi. ” proverbe Japonais

Titounette pour l’Atelier d’écriture n°321 de Bric À Book

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Le petit tailleur d’Osaka

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© Tony Wan

Le petit tailleur d’Osaka

Kenjiro est tailleur à Osaka. Une maison et un savoir-faire transmis de père en fils, jusqu’aux ciseaux de tailleur, mille fois meulés et re- meulés… il faudra quand même investir un de ces jours se répétait Kenjiro. Mais l’attachement à la famille et à ses transmissions avaient toujours eu le dernier mot.Sa boutique est bien connue pour la qualité et la somptuosité de ses étoffes.
L’uniforme a une grande place dans la société Japonaise, de l’école primaire jusqu’à l’université. Il permet de masquer les différences sociales . Cela va même au delà des études…mais tout le monde ne peut se permettre de se payer un uniforme de chez Kenjiro.
Il prend autant de soin à préparer l’entrée en primaire d’une fillette qu’à s’adonner à sa passion…les geishas .
Sans doute est-ce le challenge que cela représente pour lui et sa réputation. Il y a tellement de codes à respecter qu’il n’a pas droit à l’erreur.
Aussi quand rentre une Maiko accompagnée de sa grande sœur, son oneesan, un mélange d’excitation et d’angoisse se mêlent.
Tout commence par le choix du kimono de soie…et rien n’est laissé au hasard sur le choix de sa couleur…il est fermé dans le dos par un obi , dont le noeud et son emplacement diffèrent suivant le stade de formation de la Geisha.
Kenjiro est toujours admiratif de ces femmes qui supportent 20kg de costume en se déplaçant sur des planchettes de bois. Là aussi, tout est codé, de la chaussette à la hauteur des sandales ! Quel monde étrange qui fait rêver, il faut bien l’avouer, Kenjiro. Il aimerait tellement passer du temps en leur compagnie…participer au rituel du thé, admirer leur maîtrise de la danse et de la musique… Bien que très aisé grâce à leur clientèle, il sait qu’il ne fera jamais partie de leur monde.
Il sort de sa rêverie pour admirer son œuvre…celle-ci est splendide ! Cette jeune femme ira loin, il en est certain…
Elle entre dans la cabine, se change avec l’aide de son oneesan pour redevenir une très jolie femme Japonaise comme il peut en croiser tous les jours…
Elle semble ravie de sa tenue, le remercie chaleureusement et sort en lui disant »mon danna » passera vous régler…
Le rêve s’achève…cette femme qui le fait fantasmer dépend d’un homme immensément riche, le fameux danna.
Retournant à ses précieux ciseaux, il continue quelques minutes à se dire qu’il fait un peu partie du rêve, lui, le petit tailleur d’Osaka…

Alinya

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Alinya a juste 12 ans. D’origine Kurde et de confession Chrétienne, elle est née dans à Damas, ville du jasmin et de la rose.
Sa mère lui a souvent parlé de la richesse ancestrale de ce lieu, déjà citée dans la Bible.
Ses célèbres souks et ses tapis, ses soieries enviées par toutes les femmes un monde, le fameux tissu damassé …
Elle lui a souvent expliqué la richesse de la mosquée des Omeyyades, et sa particularité presque unique au monde…Chrétiens et Musulmans s’y côtoient, la mosquée contenant le tombeau du cousin de Jésus.
Alinya s’épanouit dans cette richesse culturelle, elle fréquente beaucoup d’enfants musulmans qui lui apportent une autre culture, d’autres mœurs, d’autres rites mais chacun grandit dans l’innocence et la tolérance de l’enfance…
Pourtant la guerre éclate , ses deux frères aînés et son père partent combattre…Alinya ne comprend pas, elle entend « état islamique », « daesh « .
Damas devient un champ de ruines, sa mère tombe malade , de chagrin sans doute.
Elle lui dit un jour « il faut que tu partes, que tu construise ta vie loin de cette cruauté, loin des bombes . J’ai payé quelqu’un qui t’aidera à fuir, par la Turquie d’abord et comme tu es courageuse, tu arriveras en Europe . Ne pleure pas Alinya , ez te hezdikhem petite fleur, fais le pour nous qui combattons ici. Sauve toi… »
Une lame de désespoir et de souffrance fauche le cœur d’Alinya. Les larmes brisent sa voix..elle ne peut répondre
Les embrassades sont interminables, Alinya sent qu’elle ne reverra plus les siens.
C’est le cœur meurtri qu’elle suit celui qui vient la chercher le lendemain à l’aube.
Elle ne s’attend pas aux 6 mois de galère qui vont suivre. Tantôt en voiture, tantôt en bateau, en bus, en train et puis à pieds, surtout à pieds. La faim, la soif, le froid, la misère, les femmes enceintes obligées d’accoucher à même le sol…et puis ces hommes toujours plus entreprenants. Alinya est forte…elle ira jusqu’au bout et personne ne la souillera.
6 mois plus tard, enfin la France .
-vous irez à Calais où un campement vous attend leur dit une voix autoritaire .
Pourquoi pas se dit Alinya, si on nous attend.
Elle a l’impression que le sang quitte ses jambes lorsqu’elle découvre ce que l’on appelait la jungle.
On la mène jusqu’à sa tente. Elle positive pour ne pas s’écrouler….elle ressemble à une crèche de Noël, comme celle qu’ils faisaient tous les ans en famille. Pas confortable, mais mieux que ce qu’elle avait connu depuis son départ. Et surtout, du chauffage délivré par un énorme poêle, aussi immonde qu’insuffisant. Elle comprend que sa nouvelle vie allait faire une pause en ces lieux inhospitaliers…mais au moins, pas de bombes. Ses compagnons d’infortune lui ont expliqué que ce n’était qu’une halte, pour se soigner, reprendre des forces, avant la destination suivante….l’Angleterre qui lui paraît être le nouvel Eldorado.
Alors Alinya s’habitue à la crasse, à l’insécurité…presque heureuse d’avoir réussi.
Une dernière prière pour sa mère, son père, ses deux frères …et elle s’endort, épuisée, et rêvant de jours meilleurs..

Titounette pour l’Atelier d’écriture n°319 de Bric À Book
Merci à Pierre Raufast pour son aide 🙂

Le passage


© Aaron Wilson

Oui, c’est comme ça qu’elle l’imaginait…
Un simple pont à traverser. De la neige tomberait parce qu’elle aurait sûrement un peu froid.
C’était beau la neige…sous son blanc immaculé, la nature semblait se taire de peur de la faire disparaître
Tout était silence, quiétude, sérénité…un paysage vierge, un avant-goût de paradis.
Ce n’était jamais qu’un pont à traverser…facile

Et puis, il y aurait ces réverbères pour guider ses pas dans la pénombre. Elle les suivrait un à un jusqu’à atteindre la lumière.
Sur un pont, il y avait toujours deux issues possibles mais elle savait, déterminée, qu’elle ne ferait pas marche arrière.

La musique lui sembla soudain insupportable, elle la stoppa et éteignit lumière et téléphone.

Alors, elle se coucha et avala le mélange de psychotropes qu’elle avait soigneusement préparé, l’accompagna d’une copieuse rasade d’un Single Malt de 30 ans d’âge (c’était bien l’occasion…).
Elle tomba rapidement dans un coma profond
Nul ne sût s’il y avait réellement un pont à traverser !

Titounette pour l’Atelier d’écriture n°318 de Bric À Book

Am, stram, gram

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© Moren Hsu

Pour ceux qui ne se souviennent pas de l’escapade de Marie-Adelaide, cf atelier n°311

Marie-Adelaide avait dû rentrer « chez elle ». En tout cas dans ce lieu anonyme où elle se sentait en sécurité certes, mais aucunement chez elle . Elle avait sangloté pendant tout le trajet en proie à une déception qui ne la lâchait pas.
Mais elle était fatiguée, tellement épuisée.
Elle regagna sa chambre avec l’aide d’une aide soignante bienveillante qui l’aida à se coucher au moment où le médecin de l’EPHAD fit irruption dans la chambre

-Alors Mme de Lamire, comment vous sentez-vous ?
-fatiguée…
-on a voulu prendre l’air ?
-je voulais juste revoir Maman, puis mon frère et mon chien parvint elle à articuler, sentant les larmes lui noyer les yeux
L’aide soignante , finalement pas si bienveillante qu’elle semblait l’être , lui dit d’un ton sans appel
-mais enfin Marie-Adelaide, vous savez bien que votre mère nous a quittée il y a plus de 20 ans, votre frère a fait une attaque peu de temps après, quand au chien, allez savoir ce qu’il est advenu de cette pauvre bête.
Alors qu’elle avait l’impression d’avoir reçu un coup de poignard dans le cœur, elle vit que le médecin prenait l’aide soignante à part.
Elle n’entendit que quelques bribes de leur conversation, le sommeil la gagnait peu à peu
« Rentrez dans son univers…pas de choc brutal…elle ne peut plus comprendre maintenant…laissez… »

Et Marie-Adelaide s’enfonça dans un profond sommeil, sans doute aidé par quelques calmants.
Et là enfin, elle retrouva Maman qui lui préparait ses madeleines pendant qu’elle jouait avec son frère à leur jeu favori. Il s’agissait d’un plateau couvert de petites portes multicolores que chacun ouvrait à tour de rôle. Derrière chaque porte, un message « refermez, il n’y a rien ici » »retournez 3 portes en arrière « « accomplissez un gage » etc …et la porte gagnante avec un message mystérieux et qui mettait fin au jeu.
Am,stram,gram
Pic et pic et colegram
Bour et Bour et ratatam
Am, stram, gram
Marie-Adelaide avait ouvert une porte orange, sa couleur préférée
« Perdu ! Refermez toutes les portes et recommencez »
Dans un grand éclat de rire, partagé depuis la cuisine qui embaumait, ils repartirent pour une nouvelle partie, veillant à bien mélanger portes et messages.
Ils jouaient depuis une bonne heure tous les deux, entre rire et chamailleries

Am, stram, gram
Pic et pic et colegram
Bour et Bour et ratatam
Am, stram, gram
Une porte bleue cette fois-ci…
C’est alors que Marie-Adelaide ouvrit la porte gagnante dans un cri de joie. Un petit message qui disait
« le souvenir…c’est la présence dans l’absence, c’est la parole dans le silence, c’est le retour sans fin d’un bonheur passé auquel le cœur donne l’immortalité (Henri Lacordaire) »

Titounette pour l’Atelier d’écriture n°317 de Bric À Book

Tatoo

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© Tyler Dozier
Atelier 315 Bric à Book

Elle voulait se souvenir
De sa vie, de son vécu
Elle ne voulait pas oublier
Son passé, ses aventures
Elle voulait montrer
Ce qu’elle avait été
Et serait à jamais
Elle voulait témoigner
Et à la fois provoquer

Elle voulait surtout que personne n’oublie
Cet homme qui l’avait aimée
Et à la fois brisée

Alors, elle se fit graver le corps…
Quel plus beau support pour s’exprimer ?
Et pour masquer les souvenirs inavoués
Un témoignage qui resterait ,
Ces souvenirs , si par malheur
décidaient de s’envoler
Dans cette ombre sépulcrale
De la forêt qui avait été son refuge
Le lierre qui l’enlaçait
Tel un amant enflammé

Surtout, ne jamais oublier.
Elle voulait juste se souvenir…
Et son corps en était le parchemin

le mystérieux vieil homme

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© Kyle Wagner

Ce vieux bistrot avait appartenu à ma grand-mère, il y a longtemps car je ne l’avais jamais connue œuvrant derrière son zinc, servant le petit blanc dès potron-minet aux plus téméraires.
Nous étions à la fin du 19eme siècle et j’avais pour habitude , peut-être par hommage pour mon aïeule qui pourtant ne m’avait guère apporté la moindre affection, d’aller prendre mon petit noir tous les matins dans ce lieu désuet et chaleureux avant d’attaquer ma journée comme pigiste pour un quotidien qui, il faut l’avouer, se lisait plutôt bien.
Situé à côté d’une université, je pouvais m’imprégner de l’ambiance de franche camaraderie autour d’une limonade maison des élèves rassemblant leur courage par quelques anecdotes sur leurs professeurs avant d’attaquer les cours…
J’aimais surtout la décoration des lieux …désuète, surchargée au point qu’il nous semblait passer inaperçus dans un livre d’images…
Il n’y avait pas que les élèves de l’université habitués à ces lieux. Il y avait aussi ce vieux monsieur que j’avais mis du temps à remarquer dans son coin. Comme caché derrière sa bière , il lisait, relisait, griffonnait, barrait, recommençait…toujours avec un air sévère qui m’impressionnait quand même un peu ..mais je ressentais en lui une prestance qui forçait l’admiration et une certaine tendresse
Un jour je ne le vis plus et inquiète osait demander au patron si rien de grave ne lui était arrivé .
-vous voulez certainement parler de monsieur Zola. Oh si, il lui en est arrivé des choses !

Mon dieu, je ne l’avais pas reconnu, moi qui depuis plusieurs jours écrivait sur lui, son article « j’accuse « paru dans l’Aurore, sur L’Affaire Dreyfus
J’avais côtoyé sans le savoir celui qui avait défendu par son courage et sa détermination la liberté et le pouvoir de la tolérance et de la justice, notamment par le biais de la presse…
Merci Monsieur Zola.

Titounette pour l’Atelier d’écriture n°314 de Bric À Book